Joe n’en n’était pas à ses premières armes en expédition à ski. Pour Scott et moi-même, c’était différent. Malgré tout, Joe s’est surpris en constatant le poids de son sac à dos. Nous avions chacun plus de 25 kilos de matériel sur nos épaules. Joe nous racontait comment, après être parti de Upper Kananaskis Lake avec du matériel cinématographique pour une expédition d’un mois en direction de Jasper, il réussit, tout comme ses partenaires d’alors, à couper de moitié le poids de leurs énormes sacs (40 kilos). Au fur et à mesure que les jours passaient, Joe et ses camarades laissaient derrière des pièces d’équipement, jugées « inutiles ». Comment expliquer alors que pour une courte expédition (4 jours), nos sacs à tous trois contenaient « trop » ?
Jusqu’à South Palliser Pass, la route m’était familière. Je colle d’ailleurs ici un message adressé à ma liste de contact courriel rédigé après ma première tentative d’ascension sur Sir Douglas :
(Message "News from the West (10) et récit plus bas)
Bonjour !!!
Trois mois et un jour de silence. Ce que le temps passe vite ! Le printemps s'installe à Kananaskis, du moins au fond des vallées, mais c'est encore l'hiver à plus haute élévation. La neige se consolide sur les pics, nous permettant mon partenaire et moi de nous lancer a l'assaut des sommets les plus éloignés. Demain, nous nous en prendrons à Wintour - un sommet de moindre importance géographique, mais dont la pointe est difficilement atteignable. Neige, glace, rocher, nous devrons concilier les trois medium. Que de terrain parcouru dans les Rocheuses depuis 2005... Randonnée, escalade sportive, puis l'apprentissage du ski et presque aussitôt de la grimpe alpine, perfectionnement de la grimpe en multi-longueurs, progression notable en grimpe de glace... et quoi après ? Grimpe alpine en hiver… « The most unpleasant of all pursuits », dirait Chic Scott - et il sait de quoi il parle !!!
A bientôt folks !
pa
Mt Sir Douglas
Si vous jetiez un œil à l’intérieur de mon frigo, vous ne vous étonneriez pas de savoir que celle histoire commence par un sauté au poulet, arrosé de quelques canettes de bières – une denrée rare dont le flot s’est tari il y a trois jours déjà – puisque mon frigo ne contient que cela, du poulot, et mon garde-manger, que du riz.
Dean, qui souhaitait se pieuter à 19h00, me souhaite la bonne nuit à 22h00. Je ne tarderai pas et irai moi-même au lit vers 23h00. Trois heures plus tard, Dean frappe a la porte, l’ouvre et allume la lumière : au même moment, mon cadran se met à sonner. « Good », dit-il. Croyait-il que j’avais l’intention de dormir plus longtemps ?
Au déjeuner, je suis pris comme a mon habitude d’un excès de zèle : « We should climb a new route. It’d be nice to claim a FWA [first winter ascent]. »
Silence. A ce point, je ne sais pas si je dois en rajouter. Il vous faut pardonner mon délire : il est 0230 du matin... Je me compromets en surenchèrissant : « Something nobody would climb before a while you know. »
Dean a le mot qu’il faut pour détendre l’atmosphère : « Right, we should go for the North-South ridge. » C’est comme si nous nous apprêtions à résoudre la quadrature du cercle. J’accepte l’offre en riant, sachant très bien ce qu’elle veut dire : pas de changements au plan, notre objectif demeure la face nord.
Mt Sir Douglas est le second plus haut sommet de Kananaskis. Don Gardner est notre inspiration pour la journée. En 1987, à l’âge de 41 ans, le bougre fut le premier à ajouter cette plume à son chapeau, c'est-à-dire être le premier à contempler l’horizon depuis le sommet de Sir Douglas en hiver. Il établira le même jour un temps record de 11 heures, aller-retour. L’objectif, pour Dean et moi, est un temps de 14 ou 15 heures. Tous les mountaineers que je connais auraient planifié 2 à 3 jours. Or, je me souviens de Mt Joffre, 24 heures aller-retour (nous aurions pu le faire en 18 si nous n'avions pas "dormi quelques heures"... dormi... le mot est fort… nous étions assis sur l’herbe près du Lac Aster…). L’objectif n’est pas irraisonnable.
Départ du stationnement à Burstall Pass à 0300. Nous sommes diligents. A 0530, nous laissons derrière nous les derniers arbres rabougris, tordus par les vents qui frisent le relief de Burstall Pass. Nous posons le ski dans un désert de neige, de glace et de calcaire. Nous avons skié plus rapidement que prévu. L’altimètre confirme que nous avons franchi la frontière hydrographique : devant nous, Banff National Park ; 4 kilomètres au Sud, la Colombie Britannique. A la lueur de nos lampes frontales, le paysage a quelque chose de fantasmagorique. Le vent aura sculpté des formes inouïes dans les flancs escarpés, plâtrés de givre, qui nous entourent de toute part. Nous naviguons sur ce panachage de lames de neige de notre mieux. Il neige un brin. La noirceur nous emmaillote de ses draps confus depuis que la lune est disparue sous les pointes rocheuses de l’horizon.
Nous trébuchons, dévalons des pentes invisibles, gravissons des monticules imprédictibles, sans jamais pouvoir discerner avec certitude l’angle de leur dénivelé. Les flocons miroitent la lumière des diodes de nos lampes frontales et nous aveuglent. A ce point, nous ignorons que nous sommes déjà un ou deux kilomètre trop loin et 100 mètres trop haut, dans une direction qui pointe trop vers le Sud-Sud-Est. Nous naviguons avec notre chronomètre plutôt qu’avec nos cartes : or, nous ne faisons pas confiance à notre vitesse apparente. D’habitude, toute distance en terrain alpin consume son lot de retards et d’imprévus. Ce ne sera que vers la fin de notre périple, beaucoup trop loin sur l’épaule de Whistling Ridge, une arrête rocheuse de plusieurs kilomètres, que nous prendrons conscience de notre erreur. Nous cheminions réellement rapidement ! De notre observatoire, une fois le jour levé, notre route supposée nous apparaitra clairement – elle est derrière nous et en-dessous de nous –, roulant doucement vers le fond de la Palliser Valley, avec en son milieu la Spray River. Il aurait fallu descendre beaucoup plus bas, beaucoup plus tôt, et remonter par les moraines trifouillées de glace qui allongent leurs épines dorsales sous la face nord de l’objet de notre expédition. Sir Douglas, surgissant de la Palliser Valley sans trop d’avertissement, trône dans toute sa splendeur ; ses deux glaciers fourbis par les vents couvrent leurs visages fripés de grimaces et de crevasses. A nos pieds, 150 m de falaise escarpée. Je sais très bien ce qu’il nous reste à faire. Je sais très bien que nous ne le ferons pas. Passer la corde autour de ce rocher instable prêt à culbuter sous la moindre force, nous arrimer a ce douteux ancrage, nous jeter dans le vide, descendre ce couloir dangereusement chargé de neige. Plutôt, Dean et moi nous refugions dans nos manteaux de duvet. Nous parlons peu. Dean utilise un piquet à neige long de 60 centimètres en guise de cuillère pour manger un morceau de tarte. Je m’esclaffe de rire tandis que lui, il s’étouffe.
Au retour, la descente en ski s’effectue sur des rouleaux convexes. L’anxiété qui avait lâché prise depuis le lever du soleil me serre la poitrine à nouveau. Le terrain est très potentiellement avalancheux – et si ce devait arriver, l’ampleur du glissement serait énorme ! Je change sans trop de brusquerie le cours de notre descente ; la neige de la semaine précédente est tout ce sur quoi nous pouvons compter : une couche compacte de 20 centimètres cimentée par un cycle de gel-dégel. Ce qui se trouve dessous, mieux ne vaut pas y penser. Le paysage est si vaste qu’on dirait que la terre s’ouvre sous nos corps en mouvement. Nous plongeons. Ni Dean ni moi n’avons skié quoi que ce soit de semblable auparavant. Nos sacs à dos pesant près de 15 kilos n’aident pas à notre équilibre, mais la neige tient le coup. Nous flottons sur les 15 centimètres de poudreuse poivrant le dépôt profond de quelques mètres. Notre retour sera rapide. Deux heures pour les 12 km qui nous en avaient pris six à l’aller. A 1200, dans le véhicule utilitaire-sport de Dean, nous tenterons de trouver une chaine radio offrant une trame sonore digne de nos sensations alpines. Sans succès. Nous n’avions pas besoin de Riders in the Storm… Peut-être Like a Rolling Stone ?
Je sais que Sir Douglas se dresse fièrement à 20 kilomètres d’ici, à vol d’oiseau. J’y retournerai.
pa
Pendant ma deuxième tentative sur Sir Douglas, ce récit se trouvait enchâssé dans le déroulement de mes actions, un peu comme ici, un récit dans un récit, une expérience dans une autre. Retourner sur les lieux d’un échec, pour le mountaineer, c’est en quelque sorte mettre en doute le souvenir du lieu et chercher de nouveaux percepts en son sein. La technique préconisée par Scott, Joe et moi différait de celle employée quelque temps auparavant par Dean et moi : il s’agissait dès lors non plus de revenir dans le confort du foyer le soir même, mais de tenir un siège de deux jours à la montagne. Notre équipement différait peu, si ce n’est pour l’addition d’une tente et des essentiels de campement.
Malheureusement pour nous, c’est au pied d’une montagne invisible que nous nous sommes réveillés tous trois, au jour 2 de notre expédition. Comme prévu, la tempête s’était installée dans les montagnes, et après quelques heures passées au campement dans l’espoir que les conditions s’éclaircissent, nous avons entamé notre descente vers le fond de la Spray Valley, le pendant nord de la Palliser Valley que nous voulions atteindre avant la fin du jour.
Une heure fut perdue faute d’établir un contact visuel avec les contreforts rocheux qui ponctuent l’horizon de la Palliser Valley. Descendant le versant sud du drainage où s’écoulent les eaux de fonte des deux minuscules glaciers de la face nord de Mount Sir Douglas, nous avons rejoint sans nous apercevoir du changement dans le régime des eaux la Spray River. Nous devions effectuer un virage prononcé à la rencontre de ces deux cours d’eau, et ce n’est que quelques kilomètres plus au nord que nous avons fait le constat de notre position. Joe gardait sur lui son unité GPS. J’avais contrôle des cartes et de mon altimètre. La boussole nous était de peu d’utilité lorsqu’en mouvement : nous étions pressé et une prise de coordonnées à l’aide de la boussole demande un arrêt dans la course et supposait une meilleure visibilité. Quelques indices cependant nous révélèrent notre position : 1) la Spray River, au débit beaucoup trop gros pour être le simple drainage glacial que nous pensions toujours suivre, se dévoilait par endroits, au fond d’ouvertures profondes dans le couvert de la neige, épais de deux mètres ; 2) l’altimètre indiquait que nous nous trouvions à une altitude beaucoup trop basse, même en considérant les effets de la tempête sur cette mesure qui découle de la pression barométrique ambiante ; 3) l’heure avancée de la journée et l’improbabilité de n’avoir point parcouru plus de 4 kilomètres de douce descente à l’intérieur de deux heures.
Le mérite me revient d’avoir eu le déclic d’utiliser le GPS qui jusqu’à maintenant était resté à l’abri dans le manteau de Joe. En comparant les coordonnées satellite à la grille UTM de nos cartes topographique, j’ai pu confirmer notre position et commander de retourner sur nos pas. Ce n’était que le premier épisode d’un long cauchemar qui venait de commencer.

La neige ne s’était pas encore arrêtée. Avant la fin du jour, c’est 30 cm d’accumulation floconneuse qui poudrait notre route. Nous avons rejoint le sommet de la Palliser Pass au prix de grand effort aux environs de 17h00. Après discussion, nous avons décidé de ne pas aller de l’avant et de ne pas descendre du côté de la Palliser Valley ce jour-là. Il nous faudrait le lendemain choisir entre un parcours de deux fois 16 kilomètres afin de compléter notre boucle, tel que prévu au départ, par North Kananaskis Pass et Haig Glacier, ou plus simplement retourner sur nos pas, sachant que nous pouvions rejoindre notre voiture au stationnement de Burstall Pass en 18 km.
Le soir venu, le contact radio fut plus difficile à établir que la veille. Cette radio que j’avais emprunté aux agents de la conservation du Parc provincial de Kananaskis, je me devais d’en faire usage avec discernement. Les ondes que nous utilisions sont restreintes. Nous étions cependant inscrit au calendrier pour séjourner dans la cabine de Turbine Canyon le lendemain soir, et c’est de ce côté que d’éventuels secours iraient chercher s’il nous était impossible alors d’établir contact. Je pu rejoindre D. McQuinston au centre d’appel d’urgence de Kanaskis Emergency Service pour l’informer de notre indécision à continuer en direction de N. K. Pass le lendemain et l’informai que nous tenterions de communiquer de nouveau avec les agents de la conservation dès le lendemain matin pour les tenir au courant quant à la direction que nous prendrions alors.
Scott avait beaucoup sué pendant l’effort qui nous avait mené jusqu’à notre deuxième campement. Nous avons couché quelques conifères en mauvaise santé et avons allumé un feu. Sécher nos manteaux et duvets sous une neige fondante s’avéra une entreprise vouée à l’échec. Scott perdait patience et, le froid s’installant, nous pouvions sentir son jugement se brouiller. Il gaspilla profusément le combustible de son réchaud afin d’entretenir notre feu agonisant et affecta beaucoup d’efforts en vain dans la coupe et la fente de bois gorgé d’humidité, alors que Joe et moi avions fait notre priorité d’ingurgiter des breuvages chauds et un repas plus riche en prévision de la nuit froide qui s’annonçait. Joe demeurait silencieux, mais je savais qu’il se sentait aux limites de l’épuisement, et qu’il était préoccupé par l’un de ses orteils que ses bottes de plastique meurtrissaient. Lorsque les conditions vont s’empirant, les blessures les plus banales peuvent devenir hautement problématiques.
Je profite de ce que le récit atteigne son climax afin de m’arrêter à nouveau pour faire le point sur quelques-uns des aspects qui me paraissent les plus importants dans cette partie.
1 – La navigation est une technique reposant dans le cas présent sur plusieurs séries de données bien différentes dans leurs fondements. La route est négociation entre percepts, phénoménologie de l’expérience, données topographiques visibles versus indications topographiques sur la carte, données GPS et UTM. Comment la fatigue, la douleur, la perception du risque d’avalanche, peuvent être mises en relation avec les cartes et les objectifs du mountaineer ? Ce questionnement sur les questions d’échelle et sur la substance des médiateurs d’une décision mérite plus d’attention.
2 – La radio permet d’impliquer un grand nombre d’acteurs dans l’activité en montagne qui n’auraient pas le moins du monde pris part à son déroulement autrement. Pour nous mountaineer, la radio était à la fois sécurité et responsabilité. Certes, nous pouvions espérer recevoir une réponse rapide de professionnels de secours en montagne au besoin, or ceci n’éludait point la problématique au cœur même du secourisme en montagne, où toujours les victimes et les secouristes partagent le risque associé aux activités sportives en milieu montagnard. Bien que la règle d’or du secourisme soit de protéger le secouriste avant toute chose, l’omniprésence du risque en montagne, en hiver de surcroit, ne permet pas bien longtemps d’entretenir l’illusion qu’une équipe dépêchée sur les lieux d’un accident demeure en parfaite sécurité. L’équipement radiophonique tisse donc un réseau où le risque se négocie et se partage.
3 – Le mountaineer entretient une relation féconde, prégnante, avec les récits du mountaineering qui se réifient là où ses activités le portent. Pour moi, Sir Douglas se découpe en au moins quatre paysages : celui du récit de Don Garner auquel Sean Dougherty réfère avec laconisme dans son guide Selected Alpine Climbs in the Canadian Rockies ; celui vu de haut depuis le flanc de Whistling Ridge en compagnie de Dean ; cet autre encore lorsque campé à la limite des arbres au pied du 11,000er ; ce dernier enfin, invisible, inatteignable derrière les nuages et dans la tempête, qui recèle la puissance de mes ambitions et de mes peurs.
