Les entrevues avec UK et TA se sont déroulées au gymnase d’escalade The Crux à Calgary, le 29 avril 2007, à 7h30 et 8h00 respectivement. Je m’étais entretenu plus d’une heure avec DG la veille, dans son atelier dans la municipalité de Canmore, aux environs de 10h00.
UK est une figure proue de l’histoire de l’escalade dans les Rocheuses Canadiennes. Le partenaire d’escalade habituel de UK est le célèbre et controversé AG, qui devait à la base, le même soir, se prêter à mon étude pour une entrevue, mais qui ne put se présenter à cause d’un conflit d’horaire de dernière minute.
J’avais déjà rencontré les deux hommes, à deux reprises, lors de leurs coutumières séances d’entrainement déjà recensées en 2003 par Dornian : « Typically, this exercise took the form of long Monday evenings on the greasy concrete cracks of the University of Calgary’s climbing pit » (Gadd, Scott et Dornian 2003 : 143). Ils grimpaient alors avec un certain Peter, probablement le Peter Gatzsch de la première ascension de Bolt Nazi sur Yamnuska (Ibid. 148). Les trois hommes âgés de la cinquantaine à la soixantaine avaient accepté que l’on se rencontre après l’une de leurs sessions d’entrainement. Goguenards, ils avaient blagué, après que je leur ai offrit un verre : ils se demandaient combien de verres et combien de rencontres seraient nécessaires pour faire leur histoire.
L’horaire allégé d’été du gymnase de l’University of Calgary est à l’origine du déplacement de ce groupe de vétérans de l’escalade vers The Crux. Je les y suivi ; j’avais pris rendez-vous avec UK au téléphone.
Lors de mon entretien avec lui, UK m’a exposé surtout des opinions que je lui connaissais déjà, à lui qui est bien loquace sur des sujets tels que l’éthique de l’escalade ou encore la philosophie de la discipline. Le magazine Outdoor Approach a publié en 2007 un article de sa main intitulé « Bold and Cold » qui résume très bien ses positions. Le même magazine comprend un article de AG, dont les idées divergent substantiellement. Il est intéressant de voir que UK avait des réponses toutes faites à certaines de mes questions, et qu’il manipulait le cours de l’entrevue pour prendre la tribune et exposer ses idées. Je souligne que je n’étais ici pas en position d’autorité. Du fait de son aînesse et son écrasante feuille de route, le pionner UK se permettait de me dire ce qui, pour lui, incombait à la relève de l’escalade. Je me permets d’avancer que c’est plus sous l’apparence du grimpeur que sous celle du chercheur que UK me percevait.
Ce n’est qu’à la troisième écoute des enregistrements de l’entretien avec UK qui je pris conscience d’un autre thème qui parcoure les propos de mon interviewé. UK, maintenant sexagénaire, se préoccupe de sa forme physique, et pense l’escalade en lien avec le (son) vieillissement. Il en tire des conclusions sur la forme de grimpe qu’il labélise sans vergogne real climbing : « adventurous first ascents, with exposure to greater risk » (Communication personnelle). Real climbing, c’est aussi, dit UK, la seule forme d’escalade qu’il lui fut possible de pratiquer pendant 50 ans sans se lasser. En comparaison, l’interviewé avoue que l’escalade sportive sur protections fixes et plaquettes est franchement ennuyeuse.
"When I started climbing it was full of adventure and excitement. It was all unknown, and the risk was real. Nowadays it seems that most of the adventure has been removed, and the sport of climbing has become very sterilized," UK told us. "A kid in the skateboard park, dropping into the half-pipe is taking a greater risk than most self-professed climbers do." When I asked how he defined climbing he said, "If it's not more than 5 pitches it's not even climbing, and if death isn't a good possibility it's probably not much of an adventure."
http://blog.mountainhardwear.com/2008/03/alpine_history_101_urs_UK.html
Le sterilized d’ici fait écho à la notion de sanitization proposée par UK lors de mon entretien avec lui. Plus important que le niveau de difficulté est le niveau d’engagement (s’engager, c’est pour les grimpeurs l’action de poursuivre plus en avant après avoir pris conscience du niveau de risque et surtout, après avoir accepté ce dit niveau de risque, peu importe ses conséquences). Les vraies voies d’escalade sont grimpés en tête (on lead), amènent le grimpeur au-delà de sa zone de confort, et aussi, sont longues. La durée et la distance sont donc des moyens de mesurer la qualité d’une grimpe pour UK. UK a appuyé ses mots lorsqu’il me parlait du North Pillar, un accomplissement de Brian Cheesmond : « It is very exposed and run out, and good climbers today say it goes up to 12c. You don’t know how hard a Cheesmond 10c is » (Communication personnelle).
Est-ce qu’une voie d’escalade doit être difficile pour être une voie engageante ? Non. Des facteurs écologiques (type : la qualité du rocher, la saison, la météo, etc.) sont aussi déterminants. L’expérience du grimpeur est aussi à considérer. « Even if it is 5.6, everyone has to pursue his level of commitment », dit UK.
Bien qu’il admette que tout son équipement soit des plus récents, et que ses premières armes soient passées à son musée personnel, UK se défend de penser que les pièces de protection récemment développées sont à la base des avancées dans les ascensions en montagne. Il affirme par ailleurs que le real climbing de son idéal pousse les limites du grimpeur comme de son équipement.
TA avoue que les pièces d’équipement spécialisées disponibles aujourd’hui sont plus efficaces que celles, plus limitées, difficilement trouvables, des quatre-vingt. Pourtant, un peu comme son homonyme UK, il n’établit pas un lien direct entre la disponibilité et la performance de l’équipement et l’ascension des innombrables voies d’escalade dans les Rocheuses : « it didn’t change the routes we were climbing » (Communication personnelle).
C’est DG qui, de tous mes interviewés, propose l’histoire la plus complète de l’évolution de l’équipement spécialisé utilisé en montagne. Il est lui-même à l’origine l’un des premiers importateurs de ski norvégiens dans les Rocheuses Canadiennes, lesquels facilitèrent l’un des exploits sportifs les plus brillants jamais accompli dans la région, soit la haute-traverse de Jasper-Banff en 21 jours en 1967. DG relate ses premières expériences en escalade avec ses amis d’enfance, utilisant pour tout équipement une corde de chanvre, rien de plus ! Ce sur quoi il est le plus bavard, c’est le fait qu’il grimpait à l’insu de ses parents. Bien que vivant pratiquement en face de chez CL, qui lui avait accès, effectuait des commandes et réglait la revente de toute une panoplie de pièces d’équipement spécialisées pour la montagne, c’est avec des pièces faites artisanalement que DG a fait ses premières ascensions. Deux sections de bâtons de hockey, des clous, et vous voilà gréé de nouveaux piolets. Je constate que ce type d’équipement de fortune prédestine à de piètres sorties sur des parois rocheuses de qualité douteuse. DG et moi avons d’ailleurs bien ri de ses récits de grimpe saugrenus, survenus dans les années soixante-dix. Ses piolets, étriers, et protections artisanales furent utilisées notamment et à plus d’une occasion sur un mur de dépôts sédimenteux dont la cohésion au bas mot était faible. Sa bande et lui avaient trouvé le mur, situé à proximité de Calgary, et ensemble ils y pratiquaient et y fignolaient leur apprentissage technique, en dépit de l’affaissement prédictible du matériel rocheux, malgré la chute fréquente de blocs sableux et le danger omniprésent d’emporter avec soi dans une chute toutes ses protections, positionnements questionnables, amalgame divers de clous et de ferraille imitant les pitons des alpinistes développés en France en 1910. Déjà faut-il savoir que les pitons (rouillés, de préférence) dans le calcaire sont chez les grimpeurs d’aujourd’hui synonyme de bonne blague et appellent à la dérision. Ils ne sont pas à proprement parler sécuritaires.
UK aussi m’a entretenu, voire diverti, de ses histoires grotesques de ses premières expériences sur le rocher à la fin des années soixante. Ces récits à faire dresser les cheveux sur la tête, très à la UK, sont monnaie courante chez les grimpeurs. UK a organisé les siens avec le support visuel d’un diaporama qu’il présente lors de soirées thématiques du Club Alpin du Canada ; le grimpeur d’expérience se met en scène. Que UK ait utilisé un ouvre-bouteille comme protection sur une voie de Yamnuska ne fait qu’ouvrir un nouvel alinéa parmi les très nombreux chapitres du corpus mythologique de cette montagne. Il serait ici futile de garantir ou contester la véracité de ce récit. Il existe bel et bien une voie nommée Corkscrew sur la falaise, mais elle fut baptisée ainsi par d’autres grimpeurs et pour d’autres raisons. Je note cependant que les grimpeurs de Corkscrew utilisaient déjà en 1967 (c’est l’année suivant l’arrivée de UK au Canada) tout un arsenal technologique spécialisé : l’ascension de Corkscrew a nécessité l’installation d’au moins huit vis à expansion, pièces de protection permanentes utilisées par un nombre très restreint de grimpeurs lors de premières ascensions ou de défrichage sur une nouvelle section de rocher. Afin de vider la e recours à toutes ces protections ancrées dans le rocher n’aura cependant pas empêché le fameux Don Vockeroth de se lancer solo sur les deux dernières longueurs de Corkscrew, faute de temps, le soleil déclinant, et faute peut-être aussi d’une meilleure idée. La version autobiographique de Vockeroth témoigne de conditions environnementales et physiques parfaites, et d’une soudaine inspiration et envie de compléter le projet de l’été 1967 que fut Corkscrew.
Retour à UK : après l’ouvre bouteille, qui jadis, l’espace d’un instant, fut pensé sécuritaire – et ceci c’est UK qui le dit –, c’est le « fingertip belay » (assurage sur le bout des doigts) dont il est question. Grosso modo, il s’agit d’une technique d’assurage qui consiste à ne pas assurer son partenaire, trop absorbé que l’on est déjà à se balancer sur la pointe de ses crampons, avec pour tout appui, le bout de ses doigts sur la glace. UK en parle comme s’il en est l’inventeur.
Le grimpeur aime apprendre ces techniques de la dernière chance. Encore plus, il apprécie le passage à la pratique. Jamais Louis et moi, ou Dean et moi, ou Nicolas et moi, ne pouvons sourire autant que lorsque nous avons la chance de raconter pour une énième fois « la fois où Louis a oublié son harnais », « la fois où j’ai oublié mes dégaines, mon casque ou mes souliers d’escalade (je suis d’un naturel distrait) », « la fois où Nicolas a oublié son ATC (matériel d’assurage). » Toutes ces histoires sont chargées de la même émotion ; de facto leur climax vient au même moment : « Vous savez ce que nous avons fait ? Nous avons grimpé tout de même ! » Un harnais de sangle, un nœud münter, des compromis sur la sécurité, et nous voilà par l’équipement en route pour notre voyage dans le temps : nous grimpons comme jadis !
Que rôle joue donc l’équipement en escalade, si l’attitude tête-brulée, cette impertinence de l’homme mortel devant la montagne immortelle, si la prise de risque est fondamentale au mountaineering (Ortner, 1999) ? Sans répondre à la question de façon immédiate, ma réflexion me conduit cependant à un double constat : 1) je me retrouve ici devant une recension où la montagne devient prétexte et contexte du savoir technique autant matériel que corporel ; 2) l’équipement est déterminant dans le calcul du risque.
L’une des questions que j’ai posé à UK, TA et DG sollicitait l’interviewé à décrire son style favori de mountaineering et de mettre cette réponse en perspective avec l’équipement (quantité, qualité, caractéristiques) utilisé à cette fin. Tout comme UK, TA utilise un équipement récent. UK a mentionné son musée de pièces d’équipement anciennes que j’eus la chance de voir en photo sur Internet en 2007 – ces photographies ont depuis été mises aux oubliettes du web, mais l’article qu’elles illustraient perdure sur le forum des Hardwear Sessions. Les artefacts de l’escalade, pièces d’équipement obsolètes et peu sécuritaires, sont ainsi conservés par les grimpeurs, de même que les pièces d’équipement endommagées lors d’une chute. Elles constituent un témoignage des conditions changeantes dans la discipline sportive et un commentaire sur le risque. Ces pièces sont souvent exhibées avec fierté, lors de conférences et présentations ou lors de soirées informelles entre amis.
Sur le plan du style de grimpe, alors que UK s’en tient exclusivement aux faces de Goat Mountain et Yamnuska, qui offrent des voies d’escalade de rocher en multi-longueur, TA m’a répondu évasivement que son style de prédilection était « l’alpin ». Ce terme générique fait allusion aux expéditions en montagne dont l’objectif est le sommet d’une montagne, souvent par une voie d’ascension combinant diverses techniques, dont par exemple la traverse d’un glacier, la progression sur le mur de rampart (headwall), en un mot, le passage de plusieurs types d’obstacles et de relief qui ne nécessite pas tous le recours aux techniques spécialisées de l’escalade (par opposition, en escalade, à une préoccupation première pour l’esthétique, la verticalité et la difficulté de la voie). L’écriture de ce commentaire m’a remis en mémoire cette phrase de TA publié dans The Yam : « In the Rockies, when you’re climbing somewhere elso, when you’re on the north face of Alberta or on the east face of Babel, you’re always comparing it to Yamnuska… First you climb the ice, then you climb Yamnuska, then you put your crampons on and you climb some more ice and you’re on top. » (73) Retour sur le lieu des entrevues : The Crux, là où UK et TA s’entrainent, perfectionnent leurs techniques du corps, en vue de retrouver la montagne. La comparaison entre ces lieux de l’escalade s’établit en référence à la technique et la perception, que l’on acquiert par la pratique.
À suivre…