DR
Lors de notre tentative sur Forbidden Corner, DR me céde le passage (the lead, the sharp end of the rope) sur le crux de la voie. L'apparence de la longueur devant nous, une cordée où les possibilités de protection sont minces, le décourage.
Je reviens pour ma part au relais après m'être engagé : bien qu'ayant entamé la longeur sans protection, la pression et la peur deviennent trop dures à gèrer. Nous entamons ce qui sera une longue et fastidieuse retraite de plusieurs longueurs de rappel.
J'infère que DR apporte beaucoup d'importance à la qualité des protections et de l'équipement utilisé en escalade. Je partage d'ailleurs beaucoup son point de vue, à quelques nuances près.
DG
DG avance une théorie sociohistorique recontextualisée par lui quant aux raisons de la prise de risque des grimpeurs. Il s'agit d'une grande théorie généralisatrice où la recherche de prestige et des partenaires sexuels les plus attrayants (socialement, individuellement) est à la base de toute entreprise humaine. Pour lui l'évolution de l'équipement en escalade est à cet égard conséquence de la compétitivité entre individus, mais aussi entre individus et montagne, et la recherche du succès. Paradoxalement, comme il soutient que plus de prestige est attaché à la prise d'un risque plus grand, et que l'équipement modère ce facteur intrinsèque à l'escalade, une certaine rationalité sous-tend le choix du grimpeur de s'engager dans un environnement risqué. Nous nous sommes entretenus DG et moi de la mystique de la grimpe - ce que Ortner (1999 : 36) dépeint insensiblement sous le thème de `Mountaineering en tant que critique de la modernité` -, et de la façon dont le mountaineer perçoit les changements sensibles de son environnement par le biais de son équipement, notamment pour DG par le truchement des skis, qui tiennent à tout instant le skieur informé sur la qualité de la neige. La réponse de DG à la question est donc ambivalente : mon informateur rationalise la prise de risque (minorant l'importance de l'équipement), mais indique que l'équipement contribue symétriquement à la finalité de la grimpe (comme de toute chose, dit-il), soit la conservation de l'espèce et la recherche de prestige (majorant l'importance de l'équipement).
TA
TA avoue que les pièces d’équipement spécialisées disponibles aujourd’hui sont plus efficaces que celles, plus limitées, difficilement trouvables, des années quatre-vingt. Pourtant, un peu comme son homonyme UK, il n’établit pas un lien direct entre la disponibilité et la performance de l’équipement et l’ascension des innombrables voies d’escalade dans les Rocheuses : « It didn’t change the routes we were climbing » (Communication personnelle). Ceci est probablement du au fait qu'anciennes et nouvelles pièces d'équipement fonctionnent sur des principes de base similaires.
UK
Bien qu’il admette que tout son équipement soit des plus récents, et que les pièces de protection qu'il utilisait dans les années 1970, jugées inadéquates aujourd'hui par mon informateur, soient passées à son musée personnel, UK se défend de penser que les développement récents de la technologie en matière d'équipement spécialisé du mountaineer établissent un lien de causalité avec les succès récents des ascentionistes. Il affirme par ailleurs que le `real climbing` de son idéal pousse les limites du corps du grimpeur comme celles de son équipement.