Friday, September 19, 2008

Palliser : Première partie

L’expédition jusqu’à Palliser Pass s’est élaborée à la dernière minute, alors qu’un front froid s’installait sur les Rocheuses. Nos objectifs au départ consistaient à se rendre sur le champ de glace Columbia, tenter une ascension du mont éponyme, le plus élevé de la région et, si le temps le permettait, s’aventurer sur les flancs de Snow Dome, des deux Stutfields ou encore plus loin, vers les Twins. Selon les prévisions météorologiques, les températures minimales prévues dans les vallées, pendant les nuits du 17 au 19 avril, allaient descendre jusqu’à – 20 ° Celsius. On prévoyait également une à deux journées de précipitation sous forme de neige. Pour le mountaineer, l’une des plus grandes difficultés du Columbia Icefields s’avère la navigation dans un white out, c’est-à-dire l’art de trouver son chemin lorsque d’épais nuages accompagnés ou non de précipitations masquent les détails du relief. Neige blanche au sol, voile nuageux blanc tout autour de soi, c’est littéralement se trouver dans une bulle de blancheur indifférenciée. À l’ère du GPS et de l’information satellite en direct, il est de plus en plus courant pour les équipes de mountaineers de pousser en avant et d’atteindre comme prévu leurs objectifs, malgré de telles conditions averses. Il s’agit alors d’être oublieux de la présence de crevasses indécelables dans les glaces sous soi, et s’en remettre à sa bonne étoile (et son bon satellite, bien entendu).























Le mountaineer doit prévoir en fonction de l’altitude une diminution de la température de – 6 à – 7 ° Celsius par tranche de mille (1000) mètres d’altitude ; cette moyenne est due aux changements invariables dans la constitution de l’air et dans la pression barométrique. À ce facteur de refroidissement s’en ajoute un autre, soit l’exposition accrue au facteur éolien une fois au-dessus de la limite des arbres (élévations entre 2 000 et 2 300 mètres en moyenne dans les Rocheuses Canadiennes). Avec en tête le prospect de devoir affronter de telles conditions et voir nos chances de succès bien amoindries, j’ai amené mes partenaires d’expédition à entrer dans une phase de réflexion et de négociation : une part de notre équipement, soit nos vêtements et nos sacs de couchage, nous permettait à la limite de tolérer des températures de – 20 ° C incommodément, et si les précipitations sous forme de neige dépassait les 15 cm, Mount Columbia s’avérerait un objectif beaucoup trop éloigné du camp de base pour espérer gravir jusqu’à son sommet en une seule journée. Vraisemblablement, nous pouvions nous attendre à une chute de neige plus importante que 15 cm et des températures de – 30 ° Celsisus. Le risque causé par de telles conditions pesait, dans la balance, plus lourd que nos chances de succès (et si succès il eut, ç’aurait été un resplendissant succès, parce que dans le petit monde du mountaineering un prestige certain accompagne les ascensions réalisées dans des conditions averses). C’est ainsi que fut mis en œuvre le plan alternatif de boucler le tour de Burstall Pass, Palliser Valley et sa passe, North Kananaskis Pass, Haig Glacier et Robertson Glacier (par Robertson Pass) avant de revenir à notre point de départ par Burstall Lakes et sa vallée. Ce serait donc Kananaskis Country au détriment du Champ-de-glace Columbia.

La région de Kananaskis/Banff possède relativement à celle du Columbia Icefield un climat plus chaud, plus d’arbres, mais aussi, n’est pas démunie en défis alpins de toute sorte. Notre route nous amènerait à camper sous les contreforts de Mount Sir Douglas dès la première nuit, et nous avions l’idée de nous essayer à gravir ce sommet important dès le jour suivant. Le glacier Haig est le plus étendu de la région et représentait pour moi, résident de Kananaskis, un lieu de grand intérêt.



















Déjà à ce point de mon récit il m’est possible de dégager une série préliminaire d’observations.

1 – Environnement et équipement : les vêtements spécialisés, sacs de couchage et tentes sont étiquetés et évalués selon des barèmes qui à l’origine s’appliquent à des phénomènes environnementaux. Un sac de couchage résiste à des conditions météorologiques déterminées. Une tente offre une construction résistante au poids de la neige accumulée (tente dite « quatre saisons ») ou non (tentes « trois saisons »).

2 – Équipement et écologie : les couleurs fluorescentes des années 1980 ont fait place aux designs « éco » d’aujourd’hui. Question de goût uniquement ? Les couleurs vives ajoutent aux chances qu’ont les équipes de secours en montagne de retrouver des sportifs lors d’événements malencontreux. Par contre, ces mêmes couleurs sont dites « pollution visuelle » par certains amateurs de plein-air (dont par exemple Chris Towsend dans son Backpacker’s Manual). Dans les semaines précédant l’expédition à Palliser Valley, Scott et moi avons discuté des vertus des skis « fluo » : ils auraient, me disait Scott, des propriétés réfléchissantes telles qu’il serait possible de les retrouver facilement, même assez profondément sous la neige.

3 – Quels environnements pour quels mountaineers ? Scott, Joe et moi avions des critères arrêtés en ce qui avait trait aux objectifs de notre expédition. La traverse de glacier(s) et la présence de sommets de plus de 11,000 pieds (3 353 m) figuraient en tête de liste de ceux-ci. La figure du 11,000 pieds est tout-à-fait arbitraire : certaines de ces montagnes, bien que les plus hautes des Rocheuses Canadienne, n’offrent que peu de défi réel pour le grimpeur aguerri. Par ailleurs, plusieurs proéminences topographiques de plus de 11,000 pieds ne sont pas considérés comme des sommets parce qu’ils ne répondent pas au critère minimal de 300 mètres d’altitude potentielle entre pics rocheux, un critère prédéterminé par la Revue Géographique Canadienne. L’altitude seule est donc un facteur déterminant le prestige rattaché à la montagne en particulier et son ascension. L’altitude est ici une donnée intéressante pour l’anthropologue, puisqu’elle réfère à des étalons universels, le mètre et le pied. L’histoire de chacun de ces dits étalons (et leur application aux « conquêtes géographiques et en montagne ») est en soi une mine d’information sur la relation entre l’humain et la montagne, entre l’humain et l’environnement. La liste des 54 sommets de plus de 11,000 pieds, les Eleven-thousanders, jouit d’une grande popularité chez le mountaineer canadien. Il faut voir à ce sujet l’importance accordée par les gazettes du Club Alpin Canadian et dans la littérature « alpine » en général aux rapports détaillés d’un certain Bill Corbett, grimpeur prolifique de Calgary, concernant l’existence potentielle d’un 55e et 56e sommet appartenant à cette catégorie privilégiée de la montagne au Canada – des découvertes elles-mêmes liées à l’utilisation du GPS en montagne. Trouve-t-on ailleurs des catégories similaires ? Bien entendu. Au Colorado, 55 sommets forment les Forteen-thousanders, tandis que, mondialement chez les mountaineers, les 14 sommets de plus de huit-mille mètres sont désignés comme étant les Eight-thousanders.
La présence de glaciers répond à un autre registre de critères : celui du risque. Au niveau de la demande physique, traverse un glacier, c’est souvent bien plus banal que de gagner en élévation sur les aspects pentus d’une montagne. Par contre, la présence de crevasses fait vite grimper le « facteur risque ». La traverse de glaciers requiert la connaissance de techniques spécialisées et il est aussi préférable de s’équiper en conséquence. L’équipement additionnel que demande la navigation sur un glacier va de différentes grandeurs de cordelettes préfixées sur une corde d’escalade au moyen de nœuds de type prussik, ou des poignées d’ascension, jusqu’aux poulies, utiles pour hisser à la surface un mountaineer infortuné qui serait tombé dans l’une de ces fissures qui peuvent atteindre plus de cent mètres de profondeur.